Ils passèrent une première semaine sans accrocs notables. Leur isolement par rapport au reste du monde se consolida brusquement lorsque Bucarest se retrouva sans électricité, deux jours après qu’ils soient allés en « courses » au supermarché. Plus de télévision, plus de lumière et bien entendu, plus de chauffage, malgré des températures en chute libre au dessus des abysses. Le plus dur, par ce temps, étant peut-être de se laver à l’eau froide, quelque chose qu’ils n’avaient pas fait depuis Albiez, qui ne leur manquait pas tant que ça.
Ils furent obligés de retourner dans la petite superette pour organiser leur survie en attendant le retour, plus qu’incertain, de leurs amis ; ils avaient pour l’instant ramené quatre paquets de bougies, deux poêle à pétrole et six bidons de vingt litres de combustible, de quoi tenir quelques temps, à la fois face au froid mais également face aux ténèbres qui se faisaient parfois impénétrables lorsque, dans la soirée, leur petit quartier de lune se retrouvait caché derrière une bande de nuages égoïstes et joueurs.
Les voyages jusqu’à leur réserve étaient plus effrayants les uns que les autres ; la nuit tombait tôt, les cadavres entraient dans une phase de décomposition qui répandait une odeur de bidasse avariée écœurante, bien qu’adoucie par l’air frais qui circulait dans la ville.
A devenir fou.
Mais le pire, c’était lorsque Cédric et Luk se retrouvaient devant la double-porte automatique, qui ne l’était plus depuis que Dame Roumaine s’était coincée la tête dedans et avait fait disjoncter le mécanisme. Face à l’entrée du petit supermarché, ils essayaient en vain de percer l’obscurité latente depuis l’extérieur, se tenant à deux-trois mètres sans oser avancer plus, prêt à toute éventualité, leur imagination entretenue par tous les clichés de films d’horreur dont ils raffolaient, avant.
Le jeu était d’essayer de sentir les ténèbres à travers le plexi glace, d’imaginer les morts dans les positions qu’ils siégeaient à leur dernière venue, tout en essayant de ne pas franchir la ligne, celle qui laissait imaginer des images toutes plus désagréables les unes que les autres.
La ligne du bon sens, la ligne des peurs enfantines, des terreurs nocturnes. Une fois qu’ils la franchissaient, ils pouvaient les imaginer bouger, discrètement, ouvrir leurs yeux pourris en silence, déchirant la fine couche de lymphe faisandée qui collait leurs paupières dans un léger craquement, un ongle raclant sur le lino alors que les articulations putréfiées et attaquées par la flore intestinale se remettaient en mouvement après des jours d’inactivités. Les cadavres se réveilleraient alors, juste pour accueillir dans le Beau Royaume Des Morts Et De La Grande Distribution ces deux jeunes poulets fraichement arrivés de Chine et leur présenter les coutumes Roumaines, héritées de Vlad Tepes Komb lui-même à travers les âges, histoire de boucler la boucle.
La ligne.
Et lorsqu’ils arrivaient à se persuader, après avoir cramée une clope chacun en deux ou trois minutes, que les morts n’étaient rien d’autres que des morts, ils entraient, plongeant dans cette gueule noir et puante comme l’Enfer, réplique miniature de la gorge d’un cerbère décidé à ne jamais utiliser de brosse à dents, et, comme des enfants traversant un petit bois à la nuit tombée, ils s’empêchaient de penser à ces choses qui pouvaient s’éveiller autour d’eux, ils essayaient de ne pas penser aux yeux rouges qui se planquaient dans les coins obscurs, dardant sur eux des regards haineux et affamés.
Les quatre fois où ils décidèrent, courageusement, la grande majorité des gens n’aurait jamais pu faire ça, d’entrer dans le temple des conserves et des céréales en cartons, ils furent piégés, tout comme dans les rues mais en bien pire, par l’odeur. Des dizaines de cadavres entrain de se désagréger, de relâcher le contenu de leurs intestins et de leurs vessies sur les sols carrelés ou en plastique de la moyenne surface, répandant des gaz inflammables chauds et aigres, des litres de sang à moitié coagulé, de la bile, de l’humeur vitrée provenant de yeux éclatés par le temps passé à simplement retourner à la poussière, sans ventilation aucune, les batteries de secours ne s’étant occupées que des surgelés avant de se vider et de laisser les lieux hermétiquement clos.
Mêlées à ces odeurs d’origine humaine, il y avait celles liées aux restes de nourriture, l’étalage de viande côté boucherie qui commençait à noircir joyeusement, les fruits et légumes, qui pourrissaient également, se ratatinant, se flétrissant, créant de petites poches sucrées et gâtées, et les produits frais comme le fromage ou les yaourts qui entamaient un nouveau cycle de fermentation dans un silence religieux.
Un vrai bonheur.
***
Cédric portait un bidon de pétrole pour le poêle, vingt litres à bout de bras, comme s’il s’agissait d’une baguette de pain, l’un des nombreux avantages de s’être entrainés pendant des jours à Albiez, et d’avoir développés des capacités quelques peu surnaturelles. Mais pour autant, il restait humain et pour le dernier voyage en direction de Salcamilor, il ne put s’empêcher de râler, de pester contre la taille absolument surdimensionnée et absurde de ces bidons qui lui rendait la vie moins pratique, cognant contre ses genoux, puis contre ses hanches, l’obligeant à passer d’une main à l’autre, marchant de travers tout en faisant attention de ne pas glisser sur la chaussée blanchie par les récentes chutes de neige. Le contenu de son sac n’arrangeait en rien ses problèmes : chargé de boites de conserves diverses et variées, fruits, légumes, plats cuisinés, de deux cartouches de gaz pour un réchaud et de bougies, il devait se cogner une vingtaine de kilo sur le dos, les angles des boites métalliques lui entrant dans la peau à travers le tissu de son sac, la charge déséquilibrée bougeant à chacun de ses pas.
De quoi pester.
Luk n’était pas en reste ; lui aussi portait des aliments faciles à stocker et à conserver, et il tenait dans chaque main un pack de six litres d’eau minérale, en prévision des jours difficiles.
C’était donc le quatrième trajet qu’ils faisaient ainsi, remplissant la cuisine de Miljan comme s’ils s’attendaient à vivre un hiver atomique, ce qui n’était peut-être pas si loin de la vérité, empiétant sur la table du salon, sur laquelle ils entassaient les boîtes et les sachets de pates. D’un commun accord, passée la sortie de la superette, les deux amis décidèrent de ne jamais revenir dans cet endroit, même s’ils arrivaient à un stade où leurs stocks de nourriture seraient épuisés.
Laconique, Luk avait lâché, en attrapant les deux packs de flotte :
- Je préfèrerais encore bouffer le vieux.
Tout était dit.
Ils ne revinrent jamais dans le petit supermarché de quartier, le laissant aux « mains » des rampants et des mouches qui finissaient par arriver, bien qu’engourdis par l’hiver, pour répandre leurs descendances ci et là.
Au creux de la nuit, dans une atmosphère chaude, moite et peu à peu irrespirable, la vie réapparut au sein des morts.
Histoire de boucler la boucle.
***
La résistance s’organisa. Sur la demande des deux Français, Miljan leurs exposa ce que son gendre gardait dans son garage, au fond de la petite allée qui donnait sur le grand portail par lequel ils entraient, puis sur Salcamilor juste derrière la barrière de fonte.
Une tondeuse, un établis couvert de poussière et de cambouis, des outils de jardinage, inutiles dans la situation dans laquelle ils se trouvaient, mis à part deux pelles qui leur serviraient plus tard à déneiger le passage jusqu’à la rue. Miljan leur fit comprendre que l’idée n’était peut-être pas bonne de montrer au reste du monde que la maison était entretenue jour après jour, ce à quoi Cédric répondit qu’ils seraient bien content de voir débarquer les secours ici parce qu’ils trouvaient louche de voir une maison déneigée. Puis le Savoyard ajouta que le matériel stocké dans l’abri, des planches, des pointes, des marteaux, allaient leur servir à se protéger de l’extérieur, de l’hostilité de certains habitants de la ville, ceux là même qui se faisaient passer pour des clowns en dépit de leur comportement de croque-mitaines.
Un petit flashback plus tard, et les deux Français se retrouvèrent à Albiez, après l’attaque des goules, lorsqu’ils étaient retournés chez Cédric et avaient placardé des planches un peu partout. En quelques heures, la maison de Magdalena, la fille de Miljan, se retrouva comme murée, privée de lumière, mais un peu moins vulnérable.
Passés les souvenirs de la Savoie, passée la nostalgie. Aujourd’hui, ils étaient en Roumanie, tout leur semblait loin, leur ancienne vie, même leurs amis semblaient appartenir au passé.
Le soleil se coucha sur une journée fraîche et grise et les trois choses importantes que le Savoyard retint avant de rentrer dans la maison, où le poêle à pétrole fonctionnait à plein régime, étaient : pas de coups de marteau sur les doigts, pas trop de neige tombée en dépit de ces gros nuages sombres et de ce brouillard persistant, et : toujours pas de nouvelles de Djé, de Brice et de Yann.
***
Une fois à l’intérieur, ils ne trouvèrent pas grand-chose de plus à faire que de jouer aux cartes dans le salon, assis sur un épais tapis persan qui protégeait leurs fessiers du froid mordant du carrelage, tout en mangeant des chips et en faisant découvrir au vieux Roumain les bienfaits de l’anis au travers d’une dégustation de Ricard.
Au cours de la soirée, le temps se dégrada, des rafales de vent implacables s’abattirent sur la maison, propulsant l’air à plus d’une centaine de kilomètres par heure, faisant siffler les fenêtres et les portes, emportant divers objets dans la rue, qu’ils entendaient s’envoler depuis le salon, des claquements sinistres, probablement les arbres qui habillaient les trottoirs de la ville et qui devaient se briser au cœur de la tempête. Luk les abandonna pendant quelques minutes, il voulait faire le tour des fenêtres de la maison, pour s’assurer que les planches qu’ils avaient clouées pendant la journée tenaient le choc et ne s’arrachaient pas au fur et à mesure que le temps passait. Une fois à l’étage, le Toulousain entra dans toutes les pièces, ouvrit les fenêtres et tâta les bouts de bois, puis lorsqu’il revint dans le couloir qui donnait sur toutes les chambres, il passa dans celle qu’il occupait avec Cédric, se dirigea vers la vitre et entreprit d’observer la rue Salcamilor à travers la protection de fortune.
Nuage de buée sur le verre puis un cri s’échappa de sa gorge, il avait vu –ou crut voir ?- quelque chose bouger en bas de la rue, à l’angle de la propriété. Une ombre ? Ou un carton prit dans une bourrasque ? Son imagination ?
Rien du tout. Juste son imagination, celle qui se trouvait derrière La Ligne, avec les cadavres du supermarché.
Avant de redescendre, il espéra simplement que ses amis ne se trouvaient pas entre l’aéroport d’Otopeni et ici. Vu le temps qu’il faisait, et la température qu’il devait faire dehors, ils seraient congelés avant d’être en ville.
Il soupira et redescendit avec la ferme intention de terminer saoul à la fin de la nuit.
***
Le sommeil arriva, dans des arômes alcoolisés qui leur offrirent à tous les trois une nuit calme, dénuée de rêves et sans insomnie. Quelques instants plus tard, dans cet espace-temps détraqué par l’abus de Ricard, Cédric se réveilla.
Le lendemain matin était déjà arrivé. Il était descendu en silence et se frottait la tête, tout seul, dans l’entrée de la maison.
La réservation de Leslie.
C’était à présent leur seul repère temporel.
Il avait perdu le compte des jours, tout comme Luk, à cause du décalage horaire de folie qu’ils avaient encaissés entre Paris, Pékin et ici. Et ce matin, alors que les trompettes de l’Apocalypse jouaient fort dans sa tête, il tournait les pages du petit cahier de réservations, un petit carnet rouge à spirales, qui était sur le petit comptoir juste à côté de la cuisine.
Ils étaient donc début novembre. Enfin, pas tout à fait.
Le jour en cours était le 31 octobre de l’année 2005.
Le Savoyard frémit et ressentit le besoin impérieux de fumer. Et de pleurer : après tout ce qu’ils avaient vécu, il aurait pensé avoir perdu des mois de vie, mais en fait non, ça ne faisait même pas trente jours que le cauchemar avait commencé.
Et pourtant, il se sentait si vieux…
Si fatigué…
***
Il était assis sur les marches glacées qui menaient à l’intérieur de la maison. Il tenait une tasse de café noir dans sa main droite et une cigarette entre les doigts de la gauche. Son paquet et son briquet étaient posés entre ses jambes, sur la neige tassée la vieille à grands coups de pelle. Il observait le ciel grisâtre, grogna après le temps qui se faisait aussi pourri qu’en Savoie et se demanda s’il pouvait y avoir un rapport avec la possible arrivée d’Hadès sur Terre. Dans la plupart des bouquins qu’il avait pu lire jusqu’à présent, et qui traitaient de la fin du monde, il était question d’une sorte de dérèglement climatique qui allait à l’encontre du bon sens, des tempêtes de sable à Dunkerque, des pluies torrentielles au Sahara. Il n’avait jamais entendu dire que la Roumanie était un pays glacial et pourtant, au cœur de l’automne, il faisait déjà des températures folles, accompagnées de chutes de neiges impressionnantes. Comme toute cette neige qui était tombée à Albiez : pour un mois d’octobre, c’était plus qu’inhabituel.
Luk le rejoint un quart d’heure plus tard, la gueule sévèrement enfarinée.
Il ne s’assit pas, les marches étant trop petites pour tenir à deux, alors il resta debout, silencieux, plongés dans son anorak kaki, se réveillant doucement, buvant de petites gorgées de café brulant.
- Il ne nous reste que cinq jours.
Luk se tourna vers son ami, le regardant d’en haut :
- Quoi ?
- La réservation, elle dure jusqu’à vendredi.
- Heureux d’apprendre qu’on est lundi alors.
- Sois sérieux Luk. Tu comprends ce que ça veut dire ?
- Ca veut dire qu’on est lundi, laisse-moi boire mon café.
Le Toulousain se détourna de son ami et fit semblant de s’intéresser à l’architectures de la ville. Ses yeux étaient rouge, son visage blanc comme linge.
Il était terrifié.
Et tout au long d’une journée calme et ennuyeuse, il se répéta « Dans une semaine, tout sera terminé, en bien comme en mal ».
Leitmotiv lancinant qu’il traina, encore et encore.
***
Ils furent réveillés en pleine nuit par une explosion sourde qui en entraina une autre, puis encore une. Quelques instants plus tard, ils entendirent des cris, des hurlements inhumains, et des bruits de casse, encore et encore. Cédric et Luk sortirent dans le couloir et croisèrent Miljan, en robe de chambre, une bougie à la main, qui venait vers eux, blême et visiblement endormi.
- C’est les clowns.
La phrase de Luk se perdit dans le silence ; ils descendirent les escaliers à toute vitesse, plus réveillés que s’ils avaient bu des litres de café, puis se dirigèrent vers la porte d’entrée. Lorsque Cédric se rendit compte que le vieil homme les suivait, il s’arrêta, et s’adressa à lui en pointant la porte qui menait à la salle à manger-salon :
- Va te mettre dans le salon.
La voix de Cédric était sans appel, pour autant le Roumain refusa, un instant :
- VA T’ASSOIR DANS LE SALON !
Le vieil homme ne savait plus vers quel saint se tourner, il avait peur, partout, dans tout son être, et ce jeune homme le terrifiait au plus haut point à présent. Son regard croisa celui de Luk, qui fit un petit signe de la tête, pour lui conseiller d’écouter. Il fit demi-tour et se dirigea vers la salle à manger, où il s’assit avant de pleurer en silence.
De leur côté, les deux Français se trouvaient devant la porte, et le Savoyard semblait hésiter au moment de tourner la clé dans la serrure.
- Allez, ouvre, on ne craint rien.
Le ton de Luk était plutôt rassurant, chaleureux, comme s’il l’invitait à entrer dans une soirée masquée où l’on servait d’excellents petits-fours, de cultissimes cocktails en compagnies d’invités plus charmant les uns que les autres.
Il posa sa main sur le trousseau, puis fit jouer la serrure. La porte s’ouvrit sur la nuit, et les bruits du chaos ambiant s’intensifièrent autour d’eux.
***
- Ils sont assez loin quand même…
Luk chuchotait. Même s’il n’était pas terrifié, il n’était pas utile de les rameuter ici s’ils étaient occupés ailleurs. Ils regardaient sur leur droite, vers la grille forgée qui donnait sur la rue, et écoutaient attentivement les sons qui leurs parvenaient plus ou moins bien, suivant la force et la direction du vent. L’agitation semblait venir de ce qu’ils pensaient être le centre ville, là où ils étaient allés faire leur course les jours précédents, et, à la faveur de la nuit sans aucune pollution lumineuse, ils virent se refléter dans les épais nuages les flammes d’une explosion, ou tout du moins l’éclat lumineux qui en résultait.
- Ouais, ils sont de l’autre côté de la ville…
Cédric sortit ses clopes. Il allait fumer en attendant que ça se passe.
Il allait également se mettre sur le canal « survivants », pour essayer de sonder les Roumains vivants qui restaient en ville, pour les rassurer, essayer de leur faire comprendre qu’ils ne devaient pas sortir de chez eux, qu’ils devaient juste attendre la fin de la crise. Mais alors qu’il se concentrait, faisant tomber sur ses perceptions un voile opaque, il « entendit » des milliers de hurlements déments, des cris, des plaintes déchirantes, qui parasitaient son esprit. Interloqué, il ferma les yeux, qui ne voyaient de toutes manières plus rien depuis quelques secondes à cause de sa transe, puis s’enfonça un peu plus dans le monde astral, pour remonter la source de ces pleurs étranges avant de comprendre que ce qu’il entendait provenait des clowns eux-mêmes.
Des êtres dont il restait tout de même une partie humaine, prisonnière à l’intérieur de leur corps possédés, cloisonnés dans un volume réduit de leur enveloppe charnelle, probablement témoin des méfaits commis de leurs mains, plongés dans un no man’s land ténébreux et douloureux duquel ils ne pouvaient que subir la Voie de leur organisme, la Voie de McFunny.
Oui, c’était à présent une absolue certitude : Edward McFunny tirait les ficelles de ces milliers de pantins sanguinaires.
***
Une heure plus tard, après que le Savoyard soit revenu à lui sans pouvoir faire quoique ce soit pour les survivants, une longue heure pendant laquelle les explosions et les bruits de casse avaient perdurés, une soudaine vague de silence s’était imposée sur la ville. Ne restait que les lueurs des flammes, les crépitements du feu qui devaient lécher un immeuble à quelques centaines de mètres d’ici.
Et assez bizarrement, les pillards de la ville ne s’étaient pas approchés de leur zone.
Avaient-ils eu conscience de leur présence ? McFunny devait pourtant savoir les deux Français en ville. Les messages disséminés un peu partout dans l’aéroport le laissait croire, alors pourquoi n’ordonnait-il pas à ses marionnettes de quadriller la ville, peut-être même de trouver des stocks d’armes et de foutre littéralement le feu à l’ensemble de la capitale Roumaine ? Ou alors, et c’était également possible, les troupes se rapprochait de leur quartier en silence, préparant un assaut destructeur ?
Un seul moyen de savoir. Cédric essaya à nouveau de « contacter » les survivants et à sa grande surprise, les parasites de douleurs émanant des victimes directes de l’Alpha, avaient disparus, au profit d’un silence religieux qui englobait tout l’espace entre lui et les Bucarestois.
Il resta immobile et silencieux pendant quelques minutes ; Luk comprit ce qu’il faisait. Il entra à l’intérieur de la guest house, alla rassurer Miljan, qui était toujours assis sur son tapis, emmitouflé dans un patchwork coloré, puis se dirigea vers la cuisine pour se servir un café. Il en ramena deux, un pour lui et un pour le Savoyard.
Arrivé à l’extérieur, son ami était revenu à lui :
- Tu te souviens, je t’avais dit qu’il y avait un petit tiers de la ville qui était saine ?
- Oui…
- Je crains qu’il n’y en ait un peu moins maintenant.
***
Mercredi arriva. Toujours aucuns signes de vie extérieur. Ils étaient surpris de ne voir personne lorsqu’ils sortaient de la maison pour fumer ou pour simplement prendre l’air. La ville était silencieuse, muette et puait de plus en plus. Pas plus de nouvelles de leurs ennemis directs, les colorés façon fastfood. Pas depuis l’attaque nocturne, deux jours auparavant.
La neige s’était arrêtée de tomber, laissant le paysage urbain recouvert par une soixantaine de centimètres de poudreuse, ce qui ne cessait d’inquiéter Luk.
Le but, la fin de leur stupide quête, se trouvait dans les montagnes, près de mille mètres d’altitude, et il ne voyait vraiment pas par quel miracle ils allaient réussir à y grimper. Un tout terrain était-il capable de s’attaquer à une chaussée très enneigée, en pente par-dessus le marché ? Possible, mais il comptait bien fermer les yeux pendant toute la durée de leur périple dans les Carpates.
Mais il leur restait encore à quitter la ville.
Et ça, ça lui paraissait vraiment irréel.
***
Le repas fut silencieux. La morosité avait gagnée les trois habitants de la petite maison. Cédric et Miljan avait eut une discussion tumultueuse à propos d’une éventuelle opération de secours aux voisins du vieil homme. Le Roumain avait émit le souhait d’aller jeter un coup d’œil dans le quartier, histoire d’aider les victimes de cette situation pourrie et gangrénée qui s’abattait sur la région. Plus d’électricité, plus de chauffage, plus de nourriture… Pour l’hôte des lieux, c’était insoutenable de ne rien faire alors qu’eux trois jouissaient de poêles qui tempéraient plutôt bien l’atmosphère, de boites de conserves en abondance, d’eau minérale et d’alcool, mais le Savoyard se montrait ferme sur la question : il était hors de question de se risquer à l’extérieur. Trop de danger, trop de cadavres à éviter, pour un intérêt plus que limités. Que feraient-ils des réfugiés ? Rien, il n’était pas de la Croix Rouge, son rôle n’était pas d’aider son prochain, son rôle était de sauver sa peau et celle de la planète, et pour ça, il devait rester en vie, préparer son corps à affronter des êtres immondes, immensément puissants. Que quelques centaines de personnes meurent de froid autour de lui ne le touchait pas.
Qui les avaient aidés à survivre, eux ? Qui avait aidé sa famille à Toulouse ? Qui les avait protégés contre les goules à Albiez ou contre Naiteack à Tianjin ? Personne.
Qui était allé chercher de quoi bouffer dans ce supermarché qui faisait également office de morgue municipale ? Personne.
Il n’avait qu’à se sauver eux-mêmes.
Sur quoi le diner, déjà bien engagé, s’était prolongé sans plus de paroles, puis terminé.
Le débat était bel et bien clos, la conclusion venait d’être énoncée, en français dans les textes, si bien que Miljan ne comprit pas le message. Mais Cédric avait cru bon de parler, au moins à destinations des raviolis en sauce qui se laissaient manger sans forcer :
- Aide-toi et le ciel t’aidera.
***
Miljan prit congés assez rapidement, soucieux, et attaqua les escaliers armé de sa bougie et de sa vieille robe de chambre. Devant le refus catégorique du jeune Français, il préférait autant aller se coucher sans rien ajouter, ses ruminements furent la dernière chose qu’il laissa derrière lui.
Toujours à table, une bouteille de vin rouge ouverte devant eux, leurs assiettes vides, les deux amis restaient silencieux. Le Savoyard pensait à ce qu’il avait dit au vieil homme, comme quoi son devoir n’était pas d’aider son prochain. C’était assez ironique, et légèrement hypocrite, parce qu’ils allaient surement se faire tuer dans les montagnes Roumaines, pour sauver la planète, et donc pour aider des innocents faibles qui avaient besoin de lui.
Alors pourquoi ne voulait-il pas juste faire un tour dans le quartier ?
Il ne pouvait pas, tout simplement.
Les morts, tous ces gens déchiquetés un peu partout, l’odeur aussi, il en avait marre de tout ça. Il n’était pas sûr de supporter ces visions pendant encore longtemps, à chaque fois qu’il y pensait, il imaginait sa raison marcher sur le fil du rasoir, à deux doigts de sombrer à tout jamais. Oui, il craignait de devenir fou à force de voir tout ça.
Ou peut-être que non, il y avait peut-être pire : il allait s’habituer, devenir insensible à ces cadavres, devenir un être dénué d’empathie, un monstre pour qui la mort d’un humain ne signifiait plus rien.
Et ça… Jamais, c’était trop se rapprocher de ses ennemis.
Luk, de son côté, pensait à ses amis. Il ne leur restait pas beaucoup de temps pour se pointer ici. S’ils manquaient leur rendez-vous… Ca serait une catastrophe. A eux deux, ils ne pourraient pas faire grand-chose pour contrer N’Goma et sa clique de joyeux lurons.
Il leva la tête de son assiette pour regarder Cédric, remarqua au passage qu’il était un peu saoul puis remua sa mâchoire en silence avant de parler :
- On va s’en griller une ?
- Ouais, pourquoi pas.
Ils se levèrent, Cédric prit la bouteille de vin, Luk la bougie, puis ils se retrouvèrent dehors, frappés par la morsure du froid sur leurs visages.
Le Toulousain remarqua un petit thermomètre d’extérieur, à trois mètres de la porte d’entrée, au niveau de la fenêtre du salon ; il le décrocha du clou rouillé sur lequel il siégeait puis le porta à la lumière de la petite flamme, qui menaçait à chaque instant de s’éteindre.
Moins douze degrés Celsius.
Il se mit à rire.
- …La prochaine fin du monde… J’espère vraiment que ça sera en été…
***
Ce froid était horrible, plus vif qu’à Albiez ou qu’en Chine, plus vicieux, piquant, et fumer n’avait alors absolument rien d’agréable. Le seul réconfort à trouver était de faire passer un quart d’heure de plus, qui, comme la tige de tabac, finirait par se dissiper dans l’air, par tournoyer avant de disparaître purement et simplement, pour les laisser se diriger jusqu’à leurs lits. Ces journées étaient décidément trop longues et, paradoxalement, trop intenses malgré leur inactivité.
Cédric accompagnait ce moment de calme par une petite chanson triste, chantonnée du bout des lèvres, qui correspondait pas mal à ce qu’il ressentait ce soir, à la situation qu’il vivait : Stranger in a strange land, de Maiden, sorte de descriptif d’un homme abandonné dans le froid (tiens, quel hasard), qui s’efface peu à peu :
- Set me free, lost in this place and leave no trace… Land of ice and snow, trapped inside this prison, lost and far from home…
Il allait attaquer le solo de guitare d’Adrian Smith lorsque son sixième sens se réveilla brusquement. L’alcool avait légèrement abaissé sa garde mais malgré tout, il ressenti une série de picotements désagréables à la base de sa nuque. Pour ne rien laisser transparaître, il continua à siffler, mais la mélodie était maintenant très éloignés de la grâce de l’originale ; il laissa dériver son regard autour de lui, détaillant le garage sur leur gauche, le mur devant eux, puis la grille forgée sur la droite qui donnait sur Salcamilor, cherchant l’origine de son malaise.
Son cœur s’emballa, il percevait au moins deux auras, puissantes, et une odeur de parfum, un mélange de vanille et de résine de pin.
Quelqu’un se trouvait derrière le portail.
***
Autant faire savoir que l’on les a débusqués. Qui que ce soit, ils sont silencieux, ou alors c’est nous qui avons trop forcé sur la bouteille…
Le Savoyard surprit Luk, qui faillit en faire tomber sa cigarette :
- Bonsoir ! Voulez-vous entrer, que nous puissions vous voir ?
Sa voix resta un instant en suspend puis, alors qu’il pensait finalement avoir rêvé, une femme s’adressa à lui, en Roumain :
- Buna ziua, ce mai faceti ?
Il ne lâcha rien, enchainant immédiatement :
- We’re french, we don’t speak Romanian. But please come in…
Quelle fut sa surprise lorsque la femme s’adressa à lui en Français :
- Je me doute bien que vous ne parlez par Roumain, mais tu as fait des progrès en Anglais Cédric… C’est grâce à Magdalena ?
Le portail s’ouvrit doucement, et quatre formes se découpèrent dans les ténèbres, ressortant légèrement à la faveur de la bougie.
Leslie était arrivée. Avec leurs amis.
***
Ils s’assirent dans le salon, autour de la grande table qui servait à Cédric, à Luk et à Miljan pour entreposer leurs réserves. Ils avaient tout posé à même le sol, dans un coin, contre une grande bibliothèque et étaient à présent installés ; s’ils avaient été silencieux les premières minutes, il régnait à présent un climat chaleureux, plus proche d’un joyeux bordel que d’une réunion de travail studieuse.
Le Savoyard était allé faire chauffer de l’eau, à l’aide du petit réchaud à gaz, et s’afférait pour servir aux arrivants, transis de froid, un petit réconfortant bien chaud.
Les bras en extension, essayant d’atteindre les tasses qui se trouvaient au fond du placard, sur l’étagère la plus haute, Cédric n’entendit Djé que lorsque celui-ci parla, couvrant le brouhaha qui provenait su salon :
- Tu veux un coup de main ?
Le Savoyard fit volte face, puis retourna à ses tasses :
- Ouais, volontiers. Le café instantané est sous le micro-onde.
Le chevelu se retourna et attrapa le pot de café soluble :
- Vous n’avez-plus d’électricité depuis combien de temps ?
- Je ne sais plus… Quelques jours ? Ah !
Il réussit à attraper deux tasses en porcelaine, les descendit avec précaution, puis les tendit à son ami ; le visage du chevelu disparaissait à présent sous une épaisse barbe brune, si bien qu’il paraissait quatre ans de plus. Il planta ses yeux dans les siens :
- En tout cas, ça fait plaisir de vous voir ici. Avec Luk, on se voyait partir chez Komb sans vous, et l’idée était loin d’être séduisante.
- On va vous raconter ce qui nous est arrivé, et crois-moi, je ne pensais pas arriver ici un jour.
***
L’épisode de l’aéroport de Santiago fut relaté.
L’attaque de Fourier, Brousquet et Hat Le Ressuscité.
L’intervention inattendue des tuniques noires, membres de l’Hagalaz, qui les avaient débarrassés des trois gars de l’Alpha.
Brice et Djé s’occupaient de la narration de ce passage puisque Yann et Leslie s’était retrouvé au tapis assez rapidement. Aucun des deux ne mentionna l’agression du Lotois sur leur prof d’Anglais, tout simplement parce que les deux concernés ne se souvenaient pas du comment, ni du quand, ni du pourquoi, et que Djé avait jugé inutile de leur en parler.
La version des faits était la suivante : lorsque les tuniques avaient disparues de l’aéroport, le petit groupe avait dû partir en arrière pour échapper à la police, Brice portant tant bien que mal Yann, Djé s’occupant de Leslie, chargés comme des sacs de pommes de terre, puis ils s’étaient planqués dans une réserve de produits ménagers.
Ils avaient priés pour que personne ne vienne chercher quoique ce soit ici, et en complément de leurs demandes (probablement assez futiles) à un quelconque Dieu de passage, Djé créa une aura de trouble autour du local qui, espérait-il, allait plus ou moins empêcher les gens de s’approcher, sous peine de violents maux de têtes.
Quelques instants plus tard, avant qu’ils ne s’attèlent à réveiller les autres membres du groupe, Djé avait imposé à Brice le discours à tenir, discours qui resta, ce soir là à Bucarest, secret :
- Yann n’a jamais attaqué Leslie d’accord ? Et il ne s’en est pas prit à nous non plus. Et les druides n’ont pas essayé de le tuer en particulier.
- Pourquoi ?
- Pourquoi Brice ? Parce que nous n’avons pas besoin de ça maintenant. Fais-moi confiance. Je t’expliquerai tout ça quand je pourrais mais fais-moi confiance : si Leslie apprend que Yann est défaillant, elle le tuera. Si Yann apprend qu’il est défaillant, il se tirera. Alors aujourd’hui, les types de l’Alpha nous ont attaqués, ils ont failli nous avoir mais les Cinq Sens sont arrivés. Ils se sont battus et nous, on a mis les voiles d’accord ? Il n’y a eu aucune confrontation entre les druides et nous.
Les sept assis autour de la grande table sur laquelle se trouvaient des tasses de cafés brulantes, des biscuits secs et du jus de fruit, ne génèrent absolument pas Djé qui resta fidèle à cette version, sans forcer, sans sentir son cœur s’emballer un court instant.
Mentir était, de manière assez inattendue pour lui, assez facile.
Ils avaient ensuite réussi à se tirer de l’aéroport, continua-t-il, en passant par les entrées de service ; elles étaient bien entendu gardées mais en combinant leurs pouvoirs, Djé et Leslie, qui ne cessait de se plaindre de ses migraines, avaient détournés les policiers de leur tâche et rendu impalpable leur présence.
Ils avaient passé deux nuits sur place, attendant que l’excitation de la ville autour du massacre de l’aéroport ne se calme, puis ils avaient fini par y retourner, un second jeu de papiers d’identités en règles, sorti du sac à main de Maouzmannh, et grâce au même sort que Michael et Stephen avaient utilisés pour passer incognito en Europe, ils avaient rejoint l’aéroport international Mataveri à bord d’un Boeing 767 de la LAN Airlines. De là, ils avaient loués les services d’un autochtone de la capitale Hanga Roa pour qu’il les amène sur l’île sur laquelle se trouvait le dragon ball.
Brice sourit, regardant son verre de vin à demi-vidé de son contenu :
- Ile est un grand mot, c’était plus un îlot en fait. Il n’y avait qu’une petite maison posée dessus, mignonne comme tout il faut bien le dire, bien que les murs aient été peints en rose…
Il détailla leur arrivée sur le tas de sable ; les quelques touffes d’herbe qui réussissaient à pousser de manière disparate, les trois grands palmiers, dont deux servaient pour soutenir un hamac, le petit Zodiac qui attendait patiemment que son propriétaire le mette en eau, tanguant au grès des vagues, et puis cette énorme tortue de mer qui dormait à deux mètres de l’entrée de la cahute.
- Et vous me croirez ou pas, mais quand on est arrivé, elle a fait un bruit trop bizarre, une sorte de coassement articulé. Même si Djé me soutient que c’est pas possible, je suis sûr qu’elle a un peu parlé, pas beaucoup hein mais…
Le Palois se tut un instant devant l’incrédulité de ses amis ; Leslie grimaçait, Yann riait en silence et le chevelu levait les yeux au ciel, comme si la conversation entre eux avait déjà eue lieu, et qu’elle avait déjà trop durée…
- …Bref, le truc n’est pas là. Nous on regardait le détecteur, et il nous disait que le dragon ball était dans le coin. Alors on a appelé et là, y a le type le plus bizarre du monde qui a débarqué de la baraque, plus bizarre que Naiteack par exemple…
- Ah là j’te crois pas…
- Si Cédric, ce type… Il était vraiment… Très étrange. Déjà, son look complètement barré, entre Carlos, Gilbert Montagné et Magnum…
- C’est pas un bon mélange ça… J’espère qu’il a prit le meilleur de chacun parce que s’il n’a prit que les défauts…
- Les lunettes, la chemise, le short… Mais ça encore… Non, le plus fou, c’est qu’il portait une carapace de tortue en acier sur le dos, comme un cartable, mais elle était énorme, elle devait faire un mètre cinquante de diamètre, ça devait peser une tonne…
Cédric ne put s’empêcher de rire, puis il regarda Djé :
- Il est sérieux là ?
- Ouais, je n’avais jamais vu un tel taré. Il avait sa foutue carapace en fer sur le dos, il avait le crâne rasé tout luisant, comme badigeonné de vaseline ou je sais pas quoi… Et tu sais ce que c’était son pendentif ?
- Laisse-moi deviner…
- J’te le donne en mille : le dragon ball…
***
Deux ou trois secondes passèrent, pendant lesquelles Cédric se sentit délicieusement bien. Il partageait ce sentiment avec Luk, avec Miljan, sans avoir besoin d’en parler à voix haute. Ca se voyait sur leur visage, ils étaient détendus, souriant, ils avaient curieusement l’air reposé…
J’espère que c’est pas moi qui les ai tant saoulés…Non, ce doit être de voir de La Vie autre que nous, de voir des gens vivants…
Yann prit le tour sur le récit de leur aventure :
- Donc le vieux à la carapace a le dragon ball, et nous on s’est un peu tapé le tour du monde pour ça. Alors Leslie, qui avait tout prévu, lui propose une somme d’argent pas possible…
-…Environ trente mille dollars Américains…
-…Putain ?!
-… Et en échange, on lui demande de nous laisser l’artefact. Mais il n’a jamais voulu, tout le quart d’heure de négociation, il nous observait, appuyé à sa canne, ses yeux moqueurs derrière ses lunettes de soleil rouge pétard. Moi, perso, j’étais à deux doigts de le tartiner, je suis sûr qu’en le frappant un peu, il nous l’aurait lâché. Mais à la place, il nous a dit qu’il nous laisserait la boule de cristal à une condition…
Leslie l’interrompit vivement, les joues rouges malgré la faible lueur des bougies :
-…Condition que je n’ai bien entendu pas remplie !
-… Il voulait voir sa culotte…
Cédric et Luk, qui s’en voulurent immédiatement après, ne purent retenir un “erk !” de dégout, qui ne sembla pas particulièrement affecter l’Anglaise.
Brice continua :
- Comme il était buté, et qu’on arrivait pas à convaincre Leslie du bien fondé de l’opération, on était dans l’impasse… Et je ne sais pas ce qu’on a dit…
- …Tu sais très bien ce que t’as dit mec…
Djé caressait les poils drus de sa barbe en souriant ; le Palois ne pouvait s’empêcher de romancer l’histoire, il fallait à tout prix qu’il ajoute une pincée de suspense, et une grosse goutte de bêtise. Il trouvait néanmoins ça mignon :
- Ok ok ! Je sais exactement ce que j’ai dit, c’est un peu grâce à moi que la situation s’est débloquée en fait…
- Grâce au ciel Brice, accouche ou je raconte à ta place !
- …J’ai dit : « si ça continue comme ça, N’Goma va vraiment nous doubler et on va se retrouver avec Hadès sur le dos en moins de deux, et la tronche dans la merde jusqu’aux pieds ».
- Ce à quoi le vieux a répondu…
- …Laisse-moi raconter Djé ! Il a dit, en Français et sans accent s’il vous plait, alors qu’on se faisait chier à parler en Anglais avec lui : « Si vous continuez à perdre votre temps ici, oui, vous risquez d’avoir de gros problèmes, et moi aussi ». Et il nous a donné le dragon ball, et n’a plus jamais parlé. Alors on est parti…
Cédric demanda en murmurant :
- Avec la boule de cristal ?
Et Djé se pencha derrière lui, fouilla un instant dans le sac à dos qu’il avait posé à côté de lui et en sortit la boule jaune ; elle était identique à celle qu’ils avaient trouvé à Tianjin et étincelait de mille feux, pulsant en silence. Un silence quasi-religieux s’installa dans la pièce ; à ce moment là, tous la regardèrent comme le plus bel objet de la création.
***
Ils terminèrent par un court récit de leur retour en Europe.
Leslie avait bien préparé son coup, puisqu’elle avait, grâce au réseau de l’Alpha, dépêché un petit jet, dans lequel elle avait au préalable dissimulé ses dragon ball dans un petit coffret en plomb.
- Je savais depuis longtemps qu’on irait jusqu’à l’île de Pâques puisque le boule de cristal était dans le coin, il n’y avait rien de plus facile pour moi que de bloquer un aéronef à l’aéroport de Toulouse, d’y cacher les artefacts et d’ensuite l’envoyer là-bas.
Luk se montra assez pragmatique, comme à son habitude :
- Pourquoi ne pas avoir prit cet avion pour partir jusqu’à Hanga Roa ? Pourquoi vous faire chier à prendre un vol commercial de Paris jusqu’à Santiago ? Vous auriez pu y aller directement non ?
- Tout simplement parce que j’avais peur que Thomas ne nous démasque, et qu’il fasse surveiller ses infrastructures. Dans quel cas, si l’on avait attendu deux semaines, l’avion aurait pu être gardé, les dragon ball trouvés ou pire : ils auraient pu nous tendre un piège…
- Ouais, effectivement.
Par la suite, ils avaient volé jusqu’à l’aéroport de Bucarest, et étaient arrivés jusqu’ici.
Brice raconta qu’ils avaient prit une voiture à l’aéroport d’Otopeni, qu’ils avaient trouvé un grand nombre de véhicules abîmés sur la route, poussés violement sur le côté de la chaussée, pour finalement arriver à un camion, stationné en travers de la route ; ils avaient bien pensé à Cédric et à Luk et s’étaient laisser porter par un courant d’espoir, tout le long de la fin du voyage jusqu’ici, à pieds, dans une ville sombre et puante comme une tombe.
Un grand trajet à travers le monde qui s’achevait enfin.
***
Puisqu’ils en étaient là, à finalement se retrouver comme lorsqu’ils s’étaient quittés, de manière surprenante, inattendue, ils firent comme si rien ne s’était passé, décidèrent de boire, de se restaurer plus que nécessaire, de rire, de faire du bruit sans se soucier des clowns, sans se soucier d’une éventuelle fin du monde. Personne n’en avait parlé, il n’y avait pas eu de concertation, mais inconsciemment, tous décidèrent de faire de ces retrouvailles un pied de nez à leur destin, une preuve qu’ensemble, ils ne craignaient rien. Et malgré le froid, la neige, les conditions de survie un peu laborieuses, malgré leur nourriture en boîtes métalliques, leur éclairage à la bougie, ils se firent plaisir, se détendant, offrant à leur organisme le meilleur dopant sur le marché, surtout en ces moments difficiles : la joie
***
Tard dans la nuit, ou tôt le matin, Luk et Miljan emmenèrent Brice, Yann et Leslie à l’étage pour leur montrer leur chambre. Djé invita Cédric pour une dernière cigarette avant d’aller se coucher, invitation que le Savoyard accepta, de bonne grâce.
Une fois à l’extérieur de la maison, le chevelu montra le portail en fer forgé qui donnait sur la rue, fit un signe du menton, qui voulait dire « Viens par là », puis il se mit en mouvement, faisant crisser la neige sous ses pieds.
Il devait faire pas loin de moins quinze degrés, mais le jeune homme tenait visiblement bien dans sa petite veste de ski, ses longs cheveux bruns détachés autour de son visage. Il posa sa main, caché à l’intérieur de sa manche, sur la poignée, la fit tourner et se retrouva sur Salcamilor. Cédric ne dit un mot, le suivant sans trop réfléchir, le cerveau bouillonnant doucement dans les milligrammes d’alcool. Un court instant, sa raison émergea, et il eut le temps de penser « ça n’est peut-être pas une bonne idée de sortir maintenant » puis il se souvint de Djé à Lasserre, entrain de pulvériser White, des images vives, il se souvint également du court échange qu’ils avaient eu tous les deux pendant leur séance d’entrainement à Albiez, celle qui avait faillit se terminer dans une tombe creusée à la main, au moins pour lui. Et ces souvenirs, si proches, lui rappelèrent que le petit bonhomme qu’il suivait en avait pas mal sous la pédale, et qu’il était en sécurité avec lui.
Une fois sur le trottoir, Djé traça tout droit, laissant de profondes empreintes dans la neige encore immaculée, s’enfonçant jusqu’aux genoux, et traversa la rue en silence, puis arrivé à un carrefour, il tourna à gauche, suivit de près par le Savoyard, qui se trainait un peu dans son long manteau kaki.
Quelques instants plus tard, dans une rue sombre comme les abysses, délabrée, franchement lugubre, avec son lot de voiture en travers, brulées, renversées sur le toit, son lot de forme ensevelies sous la neige fraîche, qui devaient probablement être des cadavres, ils se retrouvèrent sous un petit porche ; Cédric sortit son paquet de clope chinoises, en proposa une à son ami avant de s’en allumer une.
- Qu’est-ce que tu veux ? Pourquoi tu m’emmènes si loin de la maison ? T’as des secrets à partager ?
Le Savoyard ne pensait pas que ça pouvait être ça, mais vu l’heure qu’il était, le degrés d’alcoolémie qu’ils se trainaient, et le froid qui s’était installé sur la ville, il se dit qu’il n’y avait pas de hasard. Il ne se trompait visiblement pas :
- Ouais. Quelques trucs assez importants à te dire…
***
Le Savoyard avait la tête qui tournait. La quantité d’alcool qu’il avait ingérée n’était pas trop importante mais ce soir, ça lui était monté assez vite et les effets se faisaient sentir, lancinants. Il trembla à cause du froid, sentant son corps se couvrir de chair de poule ; ses lèvres tremblèrent alors qu’il parlait :
- Je pense bien que ce doit être important, pour que tu t’écartes tant de la maison, à cette heure ci, et vu la neige qu’il y a…
Djé ne répondit pas, tira une latte sur sa cigarette et grogna lorsque ses cheveux vinrent chatouiller son visage à la faveur d’une bourrasque :
- Ouais. Le premier truc à te dire, c’est que Yann est malade. Ni Brice, ni Luk ni Leslie, sont au courant.
- Malade quoi ? Malade comment ?
- Malade-magie.
Cédric resta silencieux, alors qu’il essayait vainement de comprendre le sens de la phrase, puis finalement :
- Comment ça, « malade-magie » ?
- Il avait une tâche grise sur le ventre. D’après lui, elle est apparut le jour où j’ai failli te tuer. Et il n’a rien dit au début. Il avait peur, il croyait qu’on allait le rejeter, peut-être le laisser à Albiez, ou pire. Et puis finalement, il m’en a parlé…
- Comment ça, il pensait sérieusement qu’on allait l’abandonner ?! Ou le tuer ? Mais…
- …C’est normal. Quelques heures, ou quelques minutes, avant de constater cette tâche, moi-même je n’étais pas fiable, vous ne me faisiez plus confiance, ce que je peux comprendre. Et ce qu’il a probablement pensé à mon égard, à savoir que ça pouvait être idée de continuer la route sans moi parce que j’étais potentiellement dangereux, il a cru qu’on penserait ça aussi de lui. Sauf que la peur a prit le dessus, et à cause des pouvoirs que White m’a légué, il s’est dit que je pourrais peut-être faire quelque chose pour lui.
Il remua ses orteils à l’intérieur de ses rangers, ayant presque l’impression de les entendre se plaindre du froid. Il fallait abréger s’ils ne voulaient pas être couverts d’engelures d’ici peu :
- Et sa fameuse tâche s’est étendue sur tout son corps…
- Et alors quoi ? Qu’est-ce que t’as fait ? Tu sais d’où ça vient ?
Maintenant qu’il se sentait un peu plus réveillé, sa curiosité piquée au vif, Cédric sentait les mots se bousculer sur ses lèvres.
- Je lui ai laissé l’amulette. Il la porte autour du cou depuis ce soir là, c’était la veille de notre départ si je me souviens bien. D’ailleurs, je peux t’affirmer qu’elle n’est pas faite à partir d’un matériau classique : elle n’a jamais sonné aux portiques dans les aéroports, mais bon, là n’est pas la question. Si au début elle a semblé avoir un effet sur la propagation de son nuage grisâtre, quand on est arrivé à Santiago, que l’Alpha nous est tombé dessus, la donne a changée : Yann a pété les plombs. Sans qu’on ne sache pourquoi, comme ça, et il n’en a gardé aucun souvenir.
Cédric termina sa cigarette, la jeta et rentra sa main au fond de la poche chaude de son manteau :
- Comment ça, il a fait une crise d’hystérie ?
- Il a frappé Leslie, l’a foutue KO en un coup. Et je pense qu’il aurait continué avec nous si on ne l’avait pas arrêté avec Brice.
- Pourquoi il a fait ça ? Et comment vous l’avez calmé ?
- On l’a assommé, mais à savoir pourquoi il s’est emballé… Aucune idée. Mais le plus important dans l’histoire, mis à part le fait qu’il soit vraiment malade, c’est que, contrairement à ce qu’ils croient tous les trois, et contrairement à ce qu’on vous a raconté, les deux druides n’en sont pas restés aux membres de l’Alpha. Dès qu’ils ont tués Brousquet et les autres, avec une grande facilité il faut bien l’avouer, ils se sont attaqués à nous. Enfin…
Il y eut un petit silence, puis Cédric, le cœur battant la chamade, lâcha :
- Enfin quoi ? Merde Djé, arrête le suspens !
- Leur cible… C’était Yann.
***
Le chevelu caressa sa barbe ; à travers les filets de la nuit, grâce à la faible luminosité offerte par la lune, il pouvait deviner les yeux hagards du Savoyard. Là, il venait de l’assommer : jamais Cédric n’aurait pu imaginer quelque chose de cet acabit. Il parla doucement, choisissant ses mots avec beaucoup de précaution, comme si la forme pouvait avoir une importance à leur stade :
- Qu’est-ce que qu’ils t’ont dit ? Pourquoi s’en sont-t-ils pris à lui ?
- Ils m’ont parlé de la porte des Enfers, en fait, ils m’ont dit que c’était lui, la porte des Enfers, et aussi comme quoi il appartenait à Hadès, et qu’il fallait le tuer avant que l’irréparable ne se produise…
- Hun-hun…
Cédric acquiesça sans rien ajouter, au début. Des centaines d’idées venaient le frapper de plein fouet mais il y avait deux problèmes : la complexité de l’affaire à laquelle ils étaient confrontés, et l’alcool qui circulait dans son sang en ce moment.
Réfléchis… Tout est lié, il y a quelque chose sous notre nez, quelque chose qui est plus ou moins évident mais… Pourquoi Yann serait-il la porte… Non, la question, c’est pas « pourquoi », c’est « comment »… Comment le Lotois pourrait-il ouvrir le passage…Ca a un rapport avec ce que King m’avait dit… D’une manière ou d’une autre, mais…
- Ca fait réfléchir hein ? N’en parle pas à Leslie surtout…
Cassure dans le raisonnement :
- Pourquoi pas ? Est-ce qu’elle ne pourrait pas nous renseigner ?
- Je ne lui fais pas confiance… Je sais que c’est ridicule, elle a tout fait pour nous pour l’instant. On peut affirmer sans se tromper que sans elle on serait déjà morts, mais… Je suppose que ça vient du fait qu’elle faisait partie de leur camps il y a peu… Mais bon, je ne pense pas qu’elle soit plus au courant de ça que ne pouvait l’être White, et là dessus, le prof de math est plutôt pauvre en renseignements…
Cédric ne trouva rien à dire. Les rouages de la logique se mettaient difficilement en route, lançant tant bien que moi la machine ; quelque part, il n’était pas surpris d’apprendre que quelque chose clochait avec Yann, sans pouvoir dire pourquoi. Se posait également la question des Cinq Sens. S’ils avaient fait une tentative, rien n’indiquait qu’ils n’allaient pas se pointer ici en pleine nuit pour réessayer… Ca, et puis autre chose : comment l’Alpha les avait-ils trouvé avec tant de précision ? Les situer dans l’espace pouvait être facile, en fonction de la position des dragon ball, mais le moment ? L’instant « t » ?
Il secoua la tête silencieusement, sortit son paquet de clopes, en offrit une à son ami puis alluma la sienne :
- Sacré bordel hein ?
- Ca mec, tu peux le dire… Ce qui me fait peur, c’est de savoir qu’on part demain… C’est qui cette Magdalena ?
- C’est la fille de votre copain Miljan. Visiblement, Leslie et sa fille se connaissaient très bien, elle nous en a beaucoup parlé sur la route…
- Et comme elle semble avoir tout prévu pour notre voyage, l’avion, l’hôtel et tout, est-ce qu’elle a une idée de comment on va aller jusqu’au château de Komb ?
Djé se mit à rire en le pointant du doigt :
- Ouais, elle nous a dit « normalement, on a deux tout terrain qui nous attendent à Bucarest » !
Cédric ne sut s’il devait sourire ou pleurer : tout avait été prémédité, les papiers, les vols, la guest house, les véhicules… Ca ne faisait qu’un mois que leur aventure avait commencée, mais ils étaient dedans depuis bien plus longtemps que ça visiblement.
Quoiqu’il en soit, le cercle était enfin reformé, il se sentait à nouveau fort, comme porté par un courant d’air chaud. Et il y avait une nouvelle certitude ce soir, qui ne l’aiderait pas à mieux dormir : le départ approchait à grand pas.
Dans vingt-quatre heures, tout serait réglé.



