Fin de glissade ; Brice s’immobilisa, le visage couvert de neige, les manches remontées, les poignets fermés et le visage crispé.
Luk s’était arrêté en le voyant tomber, juste au moment où il remerciait intérieurement Cédric de l’avoir obligé à courir pendant une semaine. Il regarda derrière eux, il lui fallait évaluer le temps dont ils disposaient pour se remettre en route mais il constata que les poursuivants puants ne les poursuivaient plus. Il se baissa, attrapa la main de Brice pour l’aider à se relever tout en gardant les yeux sur le portail du cimetière. Cédric et Djé était déjà en bas de la ruelle, sur la place d’Albiez ; il cria à leur intention :

- Ils ne nous suivent plus !

Ils s’arrêtèrent et attendirent, sous la lumière des trois réverbères, qu’ils les rejoignent.
Cédric, la bouche ouverte et les yeux agrandis par la surprise et la peur, marcha vers un Picasso garé juste à côté de la fontaine à eau, petit monument orné de pots de fleurs recouverts de neige. Il s’appuya au monospace, contemplant ses pieds en reprenant son souffle. Il releva la tête et s’adressa à Djé:

- Qu’est-ce que tu penses de l’idée d’arrêter de fumer si on arrive à sauver la Terre ?

Le chevelu se tourna vers lui.

- Ca peut être une idée… Tu crois qu’ils sont passés où, ceux du cimetière ?

Le Savoyard ne répondit pas ; son attention se focalisa sur un bruit de course étouffé par la poudreuse provenant d’un peu plus haut ; quelqu’un courrait vers eux, dans la rue qui partait vers Albiez le Vieux, qui passait devant la maison de Charles et devant l’hôtel.

***

Cédric et Djé tournèrent la tête vers le chalet qui faisait l’angle de la place centrale, entre la départementale qui partait vers l’autre village et celle qui descendait vers la Toussuire, dans l’attente de voir à qui appartenait ces pas si pressés.

Ok, qu’est-ce qui va nous tomber dessus ? Est-ce que ces monstres sont déjà passés à l’attaque, est-ce qu’il y des blessés dans le village, ou des… Morts ?

Pouf pouf pouf pouf !

Pas rapides, bonnes enjambées.

Pouf pouf !

Ils virent débouler un homme d’une soixantaine d’années, costaud, cheveux blanc, petites lunettes à montures dorées et verres ronds, tablier blanc et jean. Cédric l’identifia immédiatement : cet homme, c’était Trent Dutier, le cuistot et propriétaire de l’unique entreprise d’Albiez le Jeune, à savoir l’hôtel « l’Escale ».
L’homme s’arrêta lorsqu’il déboucha sur la place, à dix mètres d’eux : il venait de les voir et les dévisageait à présent à travers ses petites lunettes (cassées ?), dont les verres épais (et tachés de sang !) cachaient partiellement ses yeux à cause des reflets d’un des lampadaires. Sa bouche forma un rictus interrogateur puis il s’essuya les mains frénétiquement, laissant sur son tablier de longues trainées écarlates. La respiration saccadée de Dutier était de mauvais augure pour un homme de son âge et de sa corpulence. L’infarctus pointait, et pour le descendre à l’hôpital ce soir… Mais…

Ce sang… Pourquoi est-il couvert de sang ?

Le dos de Cédric quitta le Picasso, il fit un pas vers Djé et murmura :

- Fais gaffe mec, il est…

Il sursauta alors que Trent se mettait à hurler de douleur, une longue plainte déchirant la nuit, un cri qui tendait vers les aigus et qui ne semblait jamais vouloir se terminer. Ses mains étaient crispées devant lui ; il secoua la tête, reprit son souffle et poussa un second hurlement, accompagné de larmes brillantes, roulant sur ses joues barbouillées de rouges puis se tut soudainement.
Le cuistot planta son regard dans celui de Cédric ; il crut y voir un éclair de vie mais ce fut si furtif qu’il crut rêver. Le propriétaire de l’hôtel se remit en mouvement, recommençant à courir, ses pieds soulevant de petites plaques de neige, et chargea Djé.
Il se mit à hululer comme un hibou, les mains tendu vers lui, les poings fermés.

***

Yann sourit alors que le Palois se mettait à genoux, aidé par Luk :

- T’es pas foutu de faire vingt mètres sans te péter la gueule !

Brice lâcha la main de Luk, s’essuya le visage et marmonna un « vas te faire » amical à destination du Lotois.

- Est-ce que je peux au moins savoir pourquoi vous êtes passé à fond la caisse alors que Brice me racontait de superbes histoires sur ses vacances d’été ?
- Je crois que le village est rempli de zombis. C’est pour ça que ça pue partout…

Yann s’adressa au Palois, un brin sarcastique :

- Mon ami, nous n’aurons jamais toutes les clefs pour comprendre ces enfoirés qui balancent des déductions du genre « ça pue mais c’est à cause des morts-vivants »…

Il ne termina pas sa phrase ; d’où ils étaient, ils ne pouvaient ni entendre les pas du sexagénaire, ni même le voir, mais ils l’entendirent hurler.
Les trois tournèrent la tête vers la place, terrifiés par ce bruit strident qu’ils n’imaginaient pas sortir d’une bouche humaine, mais ne virent que Djé, immobile, et Cédric, à côté d’un monospace, qui regardaient dans la même direction.
Second hurlement.
Brice ouvrit la bouche mais au moment où il allait proposer d’aller voir, ils entendirent un claquement sec sur leur gauche, provenant du fond de l’impasse.
Une femme blonde, qui devait avoir dans la quarantaine, sortit de la pénombre : une partie de son visage était arrachée, et l’absence de peau sur sa joue dévoilait sa dentition brillante dans la lumière terne du réverbère. Elle avait probablement dû être très séduisante avant cet instant ; elle était grande, avait de jolies formes, et ce qu’il restait de sa figure n’était pas désagréable : un bel œil vert, en amande, une demi-bouche bien dessinée, une demi-coiffure réussie.
Mais son teint exsangue, et l’autre moitié de cette dame qui était sérieusement abimé laissait présager le pire : ses cheveux, collés par le sang coagulé qui émanait d’une première plaie sur le côté de sa tête, formaient une plaque marron, hérissée par endroit ; son deuxième œil crevé suppurait un liquide scintillant, rosâtre, de manière spasmodique, comme si cette plaie régurgitait les restes du globe oculaire. Sa bouche déchirée s’ouvrait et se fermait avec force, en faisant remuer un lambeau de lèvre et en produisant ce son infect de claquage.

Brice frémit :

Le pire, c’est la manière dont elle se tient, ça me donne la nausée…

Il déglutit difficilement, sentant la bile brûlante gicler contre les parois de son œsophage.
Les doigts de la femme étaient contractés, crispés sur le vide et ses bras tendus vers eux lui donnaient cette allure de mort-vivant à la Georges Romero, démarche gauche, maladroite et effrayante.
Elle n’avait vraiment pas l’air sympathique.

Et les deux hommes qui se tenaient en retrait, grognant et vacillant, en aussi bon état qu’elle d’ailleurs, ne paraissaient pas plus hospitaliers.

Luk fit un pas en arrière, marcha sur le pied de Yann, qui se mit à reculer également. Il parla à voix basse, la bouche en biais et les yeux fixés sur les quatre individus :

- T’as rien à me dire, Lotois de merde ?
- Promis, je ne moquerai plus de tes déductions Sherlock.

***

Trent se rapprochait rapidement de Djé, son cri mourant doucement au bout de ses lèvres retroussées et Cédric sentit le chakra de son ami s’intensifier : bien que terrorisé, après avoir vu toutes ces tombes éventrées et en devenant la cible d’un vieil homme ayant visiblement perdu la boule, il allait riposter, grâce à l’expérience de White qui devait bouillonner en lui.

Djé va le tuer, il n’est peut-être qu’en état de choc, il faut…

Le cuistot de l’Escale, avec qui il avait joué petit, alors qu’il n’était que le gamin blondinet d’un habitué du bar, qui lui avait offert des boules de glaces pendant les vacances d’été alors que ses parents étaient divorcés, qu’il venait voir une famille qui ne voulait plus trop de lui, cet homme épais et joufflu fonçait telle une torpille sur Djé sans savoir qu’il allait percuter un hachoir vivant.
Mais c’était impossible, Cédric ne pouvait accepter l’idée qu’ils avaient à faire à un ennemi, une partie de son esprit refusait en bloc la probable hostilité de l’assaillant, cherchant une explication plausible à ce comportement bestial.
Alors qu’il sentait l’aura de son ami se hérisser, signe qu’il allait se défendre en utilisant ses aptitudes surnaturelles, il hurla, juste quelques dixièmes de secondes avant que l’attaque ne parte :

- Ne lui fais pas de mal Djé !

Le chevelu se crispa, braqua son regard sur Cédric, assailli par le doute, puis se ressaisit. Il allait changer de stratégie, l’immobiliser, la garder en vie.
Mais Trent était déjà sur lui, à peine quelques centimètres à parcourir pour l’atteindre.

Il n’avait déjà plus le temps de réagir.
Il vit le coup arriver, impuissant.

***

Dutier avait tiré son bras en arrière, le coude un peu relevé et arrivé devant sa cible, il lâcha un direct puissant, dans une trajectoire parfaitement parallèle au sol, atteignant le nez de Djé dans un bruit sourd. Le poing enfonça le cartilage, brisa l’os éthmoïde et projeta le jeune homme en arrière alors que ses bras se soulevaient faiblement sous la force du coup. Sonné et choqué, les jambes en coton, il glissa en arrière, à deux doigts de l’inconscience, mais avant qu’il ne s’affaisse, le cuistot l’attrapa par la gorge. Il le tint debout, la main gauche crocheté sur son sweat, et le frappa à nouveau. Le sommet de ses phalanges éclatèrent la bouche du jeune homme, explosant sa lèvre supérieure, lui fracassant la mâchoire et lui dévissant deux dents.

Cédric, tétanisé par ce déferlement de violence (Inattendu ?!) ordonna à son corps de bouger mais n’obtint qu’un frémissement le long de sa colonne vertébrale. Trent frappa à deux reprises, juste sous le cœur puis sous le sternum, fracturant quelques côtes ; les os cassés s’enfoncèrent, touchèrent son foie et empalèrent sa rate, entrainant une giclée phénoménale de douleur dans les veines de Djé, et l’envoyant dans les vapes par la même occasion.

Ca ne peut pas être vrai, ça n’arrive pas vraiment… Oh mon Dieu, faites que ça n’arrive pas vraiment !

Il sentit son ami perdre connaissance, fracassé par ce vieux monsieur qui avait presque été un membre de sa famille.

Dans une autre vie.

***

La petite impasse donnait sur deux pavillons aux fenêtres éclairées, tout à fait en retrait de la route, et l’angle avec la ruelle qui descendait du cimetière était formé par la salle des fêtes du village sur la gauche, et d’un grand bâtiment, autrefois une étable, réhabilitée depuis en gites ruraux, sur la droite. Ici, ils se trouvaient à peine à une vingtaine de mètres de Djé, de Cédric et de la violence soudaine et inouïe qui venait de faire irruption dans leur soirée, incarnée sous les traits d’un monsieur un peu enrobé à l’air si sympathique. Mais le mur de l’ancienne étable leur cachait la place ; ils étaient bien loin de s’imaginer ce qu’il se passait vraiment un peu plus bas, trop occupé à gérer leurs propres problèmes.

La femme s’était jusqu’à présent contentée de feuler en remuant ses bras, comme si elle griffait l’air, se rapprochant petit à petit d’eux, mais elle émit un petit cri, fléchit les genoux et bondit en avant à toute vitesse, surprenant les trois jeunes hommes.

- On se tire, allez !

Ils firent un pas en arrière, synchronisés, puis se tournèrent, dans la ferme intention de fuir ces trois choses sanguinolentes, visiblement hostiles et affamées.
Brice s’élança à la suite de Yann et Luk, glissa et retomba douloureusement sur le coccyx, maudissant ses vieilles Puma noire à semelles lisses, décidément pas adaptées à la course sur neige.
Puis, pensée furtive :

Ca y est, j’vais y passer…

La blonde était quasiment sur lui, suivit de près par les deux hommes qui grognèrent de plus belle en voyant le Palois au sol. Ses pieds quittèrent le sol : elle sauta, filant vers lui, un filet de sang coulant depuis sa bouche à son cou, les dents en avant ; elle allait le plaquer au sol et une fois qu’il serait immobilisé, les deux gars derrière elle n’auraient plus grand-chose à faire.

Luk revint en arrière, se mit devant son ami et attrapa la créature blonde par la gorge, amortissant sa chute d’un seul bras ; la chose hoqueta, manqua de tomber mais le jeune homme la souleva, son bras décrivant un arc de cercle vers le ciel, ses doigts écrasant son larynx. Elle le griffa au visage, manquant de peu ses yeux, et lança des coups de pieds à l’aveuglette.
Luk hurla et la jeta sur l’un des deux hommes. Les deux zombis s’effondrèrent mais il ne s’arrêta pas en si bon chemin.

Plus, il m’en faut plus !

Il se lança sur le deuxième bonhomme, qui s’était tenu un peu en retrait, et plaqua ses mains sur ses oreilles, avant de les enserrer ; il lui mit un coup de tête dans le nez, qui produisit un craquement similaire à ceux produits par des branches ployant sous la force du vent.
L’homme-mort émit une série de gargouillis informes, ses yeux louchant sur la bouillie qu’avait été son nez quelques instants plus tôt, les lèvres serrées et les poignets contractés.
Luk sourit en voyant qu’ils semblaient ressentir la douleur.

S’il peut saigner, on peut le tuer.

Luk le fit tourner, dos aux deux autres créatures qui étaient sur le point de se relever, et le poussa sans trop forcer. Il trébucha et s’étala de tout son long.
Le jeune homme fit jouer la fermeture éclair de sa veste, l’enleva et la jeta sur le côté ; le Toulousain nonchalant avait un sourire carnassier sur le visage, et l’envie d’en découdre lui brulait le ventre, tout comme elle avait dû bruler celui de Djé lorsqu’il se trouvait face à White dans le hall de la mairie. Il s’adressa à ses amis sans les regarder :

- Barrez vous tous les deux, je vais les retenir un peu !

Yann aida Brice à se lever alors que Luk s’approchait de la femme qui, accroupi sur son partenaire, tentait de se redresser. Il la toisa d’un air dédaigneux puis la frappa, du plat du pied, lui défonçant le visage et la faisant rechuter en arrière dans un concert de gémissements rauques.

- Allez ! Cassez vous !

***

Ils ne se firent pas prier, quelques choses dans le regard de Luk était plus effrayant que ces trois monstres : il avait fondu, il était parti, dans un pays où on laisse les coups pleuvoir et le sang couler.

Un véritable berserk…

Yann et Brice firent quelques pas dans la descente, puis le mur des gîtes laissèrent apparaître la place du village ; ils virent le vieux bonhomme s’en prendre à Djé, et Cédric qui contemplait le spectacle sans rien faire. Le Lotois arrêta Brice, l’attrapant par la manche de son pull :

- Qu’est-ce que tu fous mec, il faut aller les aider !

Il lui répondit en chuchotant :

- Tu vois la petite ruelle qui donne sur la place ?

Yann parlait d’une route parallèle à la départementale qui passait devant la maison de Charles et Mati ; elle n’était éclairée que par deux réverbères, espacés d’une quinzaine de mètres.
Il tendit son doigt :

- Regarde…

Brice fit un pas en avant, en tirant rageusement sur son bras, puis comprit où son ami voulait en venir : un petit groupe, une dizaine de silhouettes plongées dans l’obscurité, semblait courir vers la place. Les individus passèrent sous le premier réverbère et ils les virent furtivement.
Un gémissement passa les lèvres du Palois au moment où il reconnut les êtres qu’il avait entr’aperçu à la grille du cimetière. Des choses bondissantes, grouillantes, horriblement difformes qui quittèrent le spectre lumineux, retournant dans les ténèbres de la ruelle.
Ils passèrent le second réverbère deux secondes plus tard.
Ces monstres courraient à toute vitesse vers Djé et Cédric, mais le chevelu était entrain de se faire tabasser, et Cédric ne regardait pas dans la bonne direction. De toutes manières, même s’il tournait la tête, il ne verrait pas grand-chose, à cause du monospace.

Il faudrait qu’il en fasse le tour, mais du coup, il serait pile poil en face d’eux…
Il n’est peut-être pas trop tard, parle Brice, dis lui ! Cris, fais quelque chose !

Ses lèvres étaient soudées.

Dix mètres plus bas, Cédric se mit à courir vers le vieil homme et Djé.
Il n’avait pas vu les goules qui remontaient vers lui.
Brice ouvrit la bouche mais Yann le plaqua contre le mur, la main sur les lèvres :

- Ferme ta gueule mec ! Personne ne nous a vus alors la ferme ! On n’est pas des héros, tu ne feras rien contre dix gars, d’autant plus s’ils sont déjà morts ok ! Tu ne TUES PAS CE QUI EST DÉJÀ MORT !

Les larmes coulaient de ses yeux, son visage était défiguré par la tristesse et par la peur.
Les yeux du Palois allaient de la place à Yann, et battaient frénétiquement. Il acquiesça en silence.
Yann lui tira sur l’épaule, ils firent demi-tour, repassant devant la petite impasse où Luk échangeaient des amabilités avec ses nouveaux compagnons et retournèrent sur la route de La Fesse.
Il faisait de plus en plus froid, et l’air puait toujours autant.
La même odeur que celle découverte quelques minutes plus tôt.
Avant qu’ils ne se rendent compte que la Mort s’était invitée à diner au village ce soir.

***

Luk agissait dans l’urgence, sans réfléchir. Après avoir un peu calmé la bien-nommée, dans un élan d’humour noir désespéré, “moukère nécrosée“, il avait profité de la position « couché sur le dos », assez défavorable dans le cadre d’un combat de rue, du deuxième homme. Il le mit rapidement sur le ventre, lui attrapa le bras droit et lui bloqua le coude pour qu’il ne puisse le plier. Mouvement des hanches vers l’avant et lui luxa l’épaule, dans un bruit sourd et humide. La créature feula, réussit à suffisamment tourner la tête pour poser son regard rougeâtre et dénué d’humanité sur lui.

- T’en veux encore hein ?

Il lâcha le bras, lui attrapa une touffe de cheveux, tira la tête en arrière avant de l’écraser sur le sol glacé.
Il réitéra jusqu’à ce que la neige se colore de rouge. Il ouvrit la main et grimaça : sa paume était toute grasse, comme s’il l’avait plongée dans un bain d’huile. Il s’essuya sur son pantalon puis se releva.

- Bon Dieu, cette odeur…

Il fit quelques pas vers la ruelle puis s’arrêta en entendant un souffle guttural derrière lui. Il fit volte-face et considéra les deux hommes en soupirant, sans pour autant être surpris par ce qu’il se passait : ils s’étaient relevés, bien campés sur leurs jambes, et avançaient vers lui à tâtons, en espérant peut-être qu’il ne les verrait pas bouger.
La blonde, qui se trouvait à mi-chemin entre eux et lui, la lèvre pendante et la bouche déformée par la rage, souhaitait visiblement reprendre leur conversation ; sa respiration était saccadée et à chaque expiration, elle gonflait une petite bulle de salive rosâtre qui menaçait d’éclater. Luk eut l’envie irrépressible de lui essuyer le visage mais alors qu’il ordonnait à ses jambes de bouger, il remarqua quelque chose derrière les gardes-du-corps de Mademoiselle Moukère Nécrosée : baignés dans l’obscurité d’un petit porche, tout au fond de l’impasse, il vit trois paires d’yeux scintiller. Elles étaient proches du sol, ce qui renseigna le jeune homme sur la taille des créatures qui allaient agrandir le nouveau comité des fêtes d’Albiez le Jeune.
Il se racla la gorge puis haussa le ton :

- Vous, vous devez surement plus ressembler à ce qu’on a vu dans le cimetière tout à l’heure.

Comme si elles avaient été invitées à se présenter à la lumière blafarde du lampadaire, les trois goules s’avancèrent, accroupi, en silence, plus ou moins vêtues, plus ou moins « abimées », plus ou moins chevelues, comme leurs consœurs rencontrées à l’église quelques minutes plus tôt.

- Par contre, j’imagine que vous mettez tous le même parfum, je me trompe ?

***

- J’pense pas que ce soit une bonne idée de sortir du village…

Yann et Brice avaient remonté la route par laquelle ils étaient arrivés et se trouvaient à présent sur du plat, dix mètres avant le dernier mat d’éclairage public, en direction de La Fesse. A la vue des ténèbres qui régnaient en dehors du village, le Lotois sentit ses testicules rétrécirent et hocha la tête silencieusement, comme si Brice pouvait à la fois courir sans tomber et le regarder simultanément.

Ils passèrent devant un petit chemin, sur leur gauche, qui séparait deux groupes de propriétés et qui descendait abruptement, plongeant dans le brouillard un peu plus bas. La neige semblait comme neuve sur les côtés, immaculée, parfaitement lisse, mais un petit sentier avait été damé en plein milieu, probablement par les passages répétés des luges d’enfants.
Ils s’arrêtèrent en même temps, firent quelques pas en arrière et se regardèrent :

- On ne l’a pas vu tout à l’heure… Tu crois que ça va où ?
- Brice, c’est la premier fois que je fous les pieds dans ce putain de patelin, comment veux-tu que je sache où ça mène. Ca doit rejoindre…

Il toussa, prit une grande inspiration puis continua :

- Ca doit rejoindre la route qui part de la place. On n’a qu’à descendre et…
- …On remonte vers Djé et Cédric en contournant les monstres !
- Mais ça va pas ?! Tu crois qu’on s’est barré tout à l’heure pour faire quoi ? Pour finalement y retourner après avoir fait un tour de pâté de maison en courant ? Écoute, je suis désolé pour eux, je ne sais pas ce qui se passe ici, mais quelque soit la nature de ces choses, je me sens incapable de les combattre, je pense qu’on est incapable de faire face à ces créatures. On va se planquer et attendre…

Brice tourna la tête vers la ruelle, le cœur lourd.

- On va attendre quoi ?

Putain mec, j’en sais foutrement rien, qu’il fasse jour et qu’ils retournent d’où ils viennent…

- Je sais pas Brice, allez, on s’arrache.

Ils se remirent en route, descendant à toute vitesse.

***

Mais qu’est-ce qu’il fait ? Djé nous a parlé « d’agrandir la famille », mais là, Trent est juste entrain de le tuer…

Ce n’est pas Trent, mets toi ça dans la tête si tu veux être capable de lui faire face, ça n’est plus lui…

Cédric s’était résolu à passer à l’attaque mais, encore novice en la matière, il s’était laisser piéger par la surprise et la peur, qui l’empêchaient à présent d’accéder à son chakra. Incapable de se concentrer, assaillit par diverses questions, plus ou moins saugrenues, il se savait incapable de recourir à l’Orbe Tourbillonnant, qu’il maitrisait pourtant bien.

En entrainement, et tu ne pensais vraiment pas en avoir besoin de si tôt…

Trent portait Djé comme s’il n’était qu’un pantin fait de chiffons, et il rapprocha ses dents de sa gorge, ouvrit la bouche, laissant s’échapper une quantité impressionnante de salive noirâtre. Il lécha la peau couverte de chair de poule puis commença à mordiller, au niveau de la carotide.

- Lâche-le !

Cédric s’élança, fit deux grandes enjambées puis sauta, le genou droit en avant, visant les lombaires du cuistot de l’Escale. L’impact fut violent : il frappa de plein fouet la colonne vertébrale et ils furent tous les trois emportés dans l’élan. Le vieil homme ne relâcha pas pour autant sa proie, tout juste fit-il un pas en relevant la tête, complètement insensible à la douleur. Il reprit son équilibre et sa bouche retrouva le chemin jusqu’au visage de Djé ; Cédric se plaqua à son dos, passa ses bras autour de son cou et serra de toute ses forces ; ils faisaient à peu près la même taille, sa prise était ferme et ses appuis relativement solides. Le jeune homme se contorsionna de gauche à droite, dans l’espoir de lui rompre le cou, ou de lui désaxer les vertèbres mais grogna devant la tonicité des muscles de Dutier : il était tétanisé et son cou ne bougeait guère malgré ses efforts.

Et même si j’arrivais à lui faire tourner la tête, qu’est-ce que ça va lui faire ? Avec ce que je viens de lui mettre dans le dos, il devrait être étalé par terre, paralysé…

Quelques secondes de plus puis il arrêta d’insister ; il fallait changer de stratégie : s’il ne pouvait lui briser la nuque, il pouvait essayer de la faire tomber. Une fois au sol, il le rouerait de coups jusqu’à ce que mort s’en suive.
Le cuistot au tablier taché de sang tenait Djé comme s’il était le Saint Graal incarné, et ne tenait visiblement pas à le lâcher. Bien, de cette manière, ses bras étaient en quelque sorte immobilisés.
Cédric passa ses jambes entre celle de Trent, les mêlant, puis banda tous ses muscles, affermissant sa prise de manière à l’immobiliser également. En remuant les hanches, il essaya ensuite de se laisser tomber en arrière ou sur le côté, dans une tentative infructueuse de lui faire perdre l’équilibre.
Le jeune homme murmura entre ses dents serrées :

- Putain, mais t’es planté dans le sol ou quoi…

Dutier sembla réagir à la voix : il prit conscience que quelque chose se trouvait sur lui, un parasite de soixante-quinze kilos. Il retira sa bouche du cou de Djé, se redressa et grogna. Cédric le sentit se raidir un peu plus et s’activa pour le faire tomber, réalisant par la même occasion que c’était non seulement peine perdue, mais qu’en plus, s’il y parvenait, ils n’en seraient pas pour autant sortit d’affaire : quels genres de coups seraient plus efficaces qu’un genou planté dans les lombaires de toutes ses forces ?
Du coin de l’œil, il vit une dizaines de créatures qui venaient de faire leur apparition sur la place, arrivées de nulle part ; elles tournaient autour d’eux comme des singes en colère, sautant, frappant le sol, impatientes à l’idée de passer à leur tour à l’attaque.

Il murmura en sentant son ventre se glacer :

- Ca ne pouvait pas être pire, vraiment.

Mais le cuistot le fit mentir.

***

Trent se désintéressa soudainement de sa proie ; Djé tomba lourdement sur le sol blanc alors que les mains du vieil homme attrapaient celles de Cédric, toujours enserrées autour de son cou.
Le comportement de Dutier ne changea pas, il ne sembla pas forcer, mais le Savoyard sentit la pression augmenter autour de ses doigts, il les sentit se presser les uns contre les autres, se froisser, prit dans des pinces en acier ; la douleur dépassa la limite de tolérance, il lâcha prise en criant de douleur mais ne put se défaire de l’étreinte qui lui broyait les mains. Alors qu’il tirait de toutes ses forces, priant pour que la moiteur de ses paumes suffise à les faire glisser, le cuistot lui donna un coup de tête en arrière, percutant son nez. Puis il le lâcha, se retourna, vif comme un cobra, et lui lança un coup de poing au foie.
Le jeune homme se plia en deux, le souffle court, et tomba à genoux en toussant, du sang coulant de ses narines.

L’intérêt de Trent pour lui disparut à la seconde où il s’effondrait sur le sol glacé ; le vieil homme se pencha un peu en avant et attrapa Djé par les cheveux, un pantin désarticulé aux fils emmêlés, et le releva. Il prit son visage entre son pouce et son index, l’inspecta, le regardant en émettant un grondement sourd. Il trépignait sur place, heureux de récupérer son jouet.

Mais qu’est-ce qu’il lui veut ? Pourquoi est-ce qu’il ne me tue pas ? Il s’est occupé de moi uniquement pour que je lui foute la paix ?!

Le cuistot s’éloigna de lui, fit cinq mètres puis se tourna vers lui. Ses yeux morts le regardèrent sans la moindre trace d’émotions puis ils se posèrent sur les goules. Trent contempla les créatures qui commençaient à s’impatienter et émit une série de son gutturaux, inintelligibles et obscurs :

- Tak a lah. Timoh. Can de lach. On! On!

Puis il recommença à marcher, alors que les aboiements et les raclements s’intensifiaient autour du jeune homme.

Je sais pas ce qu’il leur a dit, mais ça les a drôlement excité…

Le cercle se referma autour de lui, il ne voyait plus que les bras ballants de Djé, à travers les goules, qui s’éloignait au rythmes des pas de Trent Dutier, ou de ce qu’il en restait ; les effluves de pourriture étaient plus intenses à présent qu’il était cerné. L’odeur lui donna la nausée et l’étourdit un instant.

En fait… Il m’a donné en pâture… Il m’a…
Lève-toi !

Il contracta ses abdominaux mais c’était déjà trop tard.
Il fut littéralement aplati par ces choses, se retrouvant plaqué au sol. Son menton frappa le bitume gelé, il se mordit la langue et sa vue fut brouillée, emplit de petits flashs blancs sur fond noir. Son bras droit se tendit vers Djé, sa main se referma sur la route, saisissant une petite poignée de neige, mais bloqué sous le poids de ces corps puants, il ne put rien faire de plus pour se dégager.

Les poumons vidés d’air, il ne put même pas hurler.

***

Dans l’impasse, Luk s’était occupé une nouvelle fois de Mademoiselle Moukère Nécrosée d’une manière peu orthodoxe et un peu barbare (il lui avait écrasé la tête contre le mur de la salle des fêtes à maintes reprises, la main solidement crochetée sur la coiffure dorée, laissant un masque écarlate, emprunte de son visage sanguinolent sur le vieux crépis) puis s’était occupé de ses deux « gardes du corps ». Il s’était un peu plus enfoncé dans le cul-de-sac en se battant et avait découvert qu’en plus de l’entrée des deux pavillons, face à lui, se trouvait un petit escalier de cinq marches à gauche. Il l’emprunta alors que les trois goules entraient dans la danse. En évoluant dans cette espace d’une trentaine de mètres carrés, petit préau qui servait à stocker les meubles de la salle, les nombreuses tables et chaises qui devaient notamment servir aux banquets organisés par les Albiens, il se sentit plus à l’aise, à l’abri du vent et de la neige, sur un sol en béton, sans glace ni verglas.
Seul un petit rayon de lumière artificielle provenant de la rue parvenait à éclairer la nouvelle aire de jeu mais Luk put néanmoins examiner les cinq individus qui se tenaient en arc de cercle devant lui. Deux d’entre eux auraient presque pu passer pour des humains ordinaires : habillés de manière contemporaine, jean, baskets et pull en laine pour l’un, jean, petite chemisette en coton et pieds nus pour l’autre, ils avaient l’air normaux mais leurs yeux trahissaient un unique sentiment, une folie qui vrombissait en eux, qui les animait, les faisait trembler, et le sang qui souillait leur vêtements, provenant de sévères blessures ci et là (n’était-ce pas une pommette à nue qui scintillait dans l’obscurité pour le candidat numéro un ?) ajouté à l’odeur qu’ils dégageaient ne permettaient pas de les prendre pour autre chose que ce qu’ils étaient : des morts-animés.

- Ca ouais, des putains de morts-animés

Oui, ils avaient une apparence similaire à la sienne, mais Luk n’était pas dupe : il avait vu suffisamment de films d’horreurs de série B pour savoir comment le premier tiers des personnages se faisait buter. Ils refusaient d’admettre qu’ils étaient confrontés à des trucs impossibles, et se faisaient bouffer dans de grands Groummmf-yiiiiiirkkk saignants, sans avoir le temps de comprendre pourquoi.
Le second tiers crevait parce qu’il éclatait, l’un à droite, l’autre à gauche, le troisième dans la cave, le dernier dans le grenier. Mais les premiers à se faire avoir refusaient d’admettre que les morts-vivants pouvaient exister. Luk aurait probablement fait partie de cette catégorie, deux semaines plus tôt, sans la confrontation à Lasserre, sans le dédoublement de Djé et leur combat dans le pré des Danses, sans ses cauchemars…
Mais maintenant, il le savait : l’inconcevable et l’imaginaire avait une portée bien plus importantes qu’on ne le souhaiterait. Alors oui, il savait que ce n’était pas des hommes, mais des sortes de démons, ou des zombis, ou n’importe quoi d’autre qui n’avaient visiblement qu’une envie : le foutre en charpie.

- Et agrandir la famille…

Agrandir la famille, mais dans quelles conditions ?

Je préfère passer la méthode sous silence…

Les « autres », ceux qui venaient tout droit de leurs cercueils, étaient différents : maigres comme des momies desséchées, ils possédaient tous trois une pilosité brune épaisse, étaient couverts d’escarres brillantes à travers leurs poils drus et surtout, ils n’étaient pas blessés, ils n’y avaient pas une goutte de sang sur eux.
Mis à part autour de leurs petites bouches garnies de chicots jaunâtres et espacés

Luk recula vers une des tables entreposées ici, dans l’attente d’un mariage plus qu’incertain, brisa l’un des pieds et le tint comme une masse ; un mètre de bois, peut être du chêne, une arme de fortune posée sur son épaule droite, le rassurant un peu.

Ils allaient pouvoir reprendre.

***

Après avoir courut tout au long du petit chemin comme si la Mort était à leur trousse, ce qui n’était vraiment pas loin de la vérité, Brice et Yann s’étaient retrouvés sur une route verglacée et encombrée par la neige qui descendait de la place du village. Après un petit coup d’œil en arrière, puis vers le centre d’Albiez un peu plus haut, ils se remirent en mouvement, ni rassurés ni inquiétés puisqu’un épais brouillard montant de la vallée les avait englobés.
Ils marchèrent sur la départementale, descendant vers la vallée pendant une petite minute, reprenant leur souffle et se retournant régulièrement pour ne pas se faire surprendre par de quelconques assaillants, mais ils ne suivirent pas l’épingle à cheveux que faisait la route, préférant un petit sentier qui semblait mener à une grande bâtisse plongée dans les ténèbres sur leur droite.

La façade qui donnait sur la chaussée était éclairée par un réverbère situé dix mètres en aval ; il n’y avait pas de volets mais les fenêtres étaient protégées par des barreaux torsadés peint en bleu et toutes les pièces étaient plongées dans l’obscurité. Ils ne pourraient probablement pas entrer. Arrivés devant l’entrée du garage, Brice actionna la poignée qui bougea dans le vide. Soit il s’agissait d’une résidence secondaire, soit les propriétaires dormaient, soit…
Yann secoua la tête, chassant les images sanguinolentes qui parasitaient ses pensées.
L’état de nerfs dans lequel ils se trouvaient les empêchait de quitter la lumière blafarde du lampadaire ; ils venaient de quitter la route mais plutôt que de faire le tour de la maison pour chercher un moyen d’y entrer, ils décidèrent de monter le petit escalier extérieur qui devait mener à deux chambres ; le balcon proposait une vue dégagée vers la route et leur procurait en fait une sensation réconfortante de sécurité, dû à l’éloignement tout relatif des scènes d’actions qu’ils venaient de quitter et au panorama qu’il leur offrait : d’où ils étaient, ils verraient ces choses arriver d’assez loin.

Et il n’est pas question d’envisager le cas où l’on verrait effectivement quelqu’un venir vers nous… Qu’est-ce qu’on ferait alors ? On est bloqué sur cette putain de mezzanine !

Ils restèrent silencieux pendant quelques minutes, haletants, leur respiration se condensant dans l’air glacial. La température était proche des moins dix degrés ; leurs pieds gelés étaient douloureux, leurs joues commençaient à se gercer, les extrémités de leurs membres étaient engourdies et leurs yeux agrandis par l’effort et la peur étaient invariablement braqués sur la portion de route qu’ils devinaient un peu plus loin.

- Putain, ça gèle, on va claquer à cause de ce froid polaire… Ou alors, c’est ces monstres qui vont nous choper…

Brice avait parlé d’une voix calme et posée ; Yann mit ce self-control sur le compte de la terreur qui devait l’assommer.
Le Palois se frottait les mains frénétiquement, soufflant parfois dans ses paumes moites de transpiration mais n’ouvrit plus la bouche. Yann sortit son paquet de clope, s’en alluma une avec difficulté et ne jugea pas utile de répondre.
De toutes manières, il n’en avait ni l’envie, ni la force.

***

C’est pour ce résultat que tu as pris ma vie ? Pour te faire crever par un esclave de la Mort ? Un Timoh sen cah can tah? Ce sont donc tes limites ?

Djé sentait son corps bruler, se consumant doucement à la chaleur d’une douleur mortelle qui lacérait son esprit, avant de le réduire à néant. Tous son organisme était frappé, broyé, concassé par des éclairs fugaces, des sortes de flashs d’une blancheur éblouissante, des arcs de dizaines de milliers de volts qui parcouraient tout son être, électrifiant ses muscles, faisant claquer ses dents, tendant ses muscles à l’extrême. L’instant d’après il eut l’impression d’être compressé à l’infini, d’atteindre la taille d’un atome, et la sensation lui évoqua quelque chose sans qu’il puisse mettre le doigt dessus.

Il se retrouva allongé à même le sol, sur le côté, son bras droit replié sur lui, le gauche contre son abdomen, les mains jointes. Un être prenant une forme fœtale pour se protéger, pour réduire ses frontières corporelles, pour cacher ses organes vitaux.
Les yeux fermés, il ne put voir la personne qui se tenait devant lui mais la devina. Pas assez de forces pour soulever ses paupières. De toutes manières, elles étaient soudées, il le sentait, et il lui était impossible de les déchirer.

Cette voix…

Familière…

Et ce bruit, ce bourdonnement…
Et le sol, il était à même le sol, posé sur de petits cailloux…

Où était-il ? N’était-il pas à…

Djé soupira. Il ne se souvenait plus.

***

Quelque chose atterrit brutalement sur Cédric, en plus de ce qu’il devait déjà supporter ; quelque chose qui tomba ensuite en avant, roulant sur sa tête, probablement poussée par une autre créature. Elles semblaient se battre pour savoir laquelle aurait le privilège de le croquer en premier. Son arcade sourcilière vint percuter le sol et malgré les quelques centimètres de neige, l’impact fut violent. Le rendez-vous entre le bitume et sa protubérance osseuse se passa assez mal : l’os prit la décision d’épouser les contours rectilignes de la route tout en restant inflexible sur sa position. La peau se déchira et il se mit à saigner abondamment, faisant fondre la glace sous son visage, la colorant en passant.

Sonné, il réussit néanmoins à plaquer ses paumes contre le sol ; en forçant un peu, il put soulever les kilos de chairs mortes animées sur son dos, se libérer un espace vital qui lui suffit pour inspirer. Ses poumons brulant du manque d’oxygène devinrent un peu plus douloureux lorsqu’ils se remplirent enfin d’air, cet air suintant, puant, âcre et mouillé et son premier réflexe fut de hurler de terreur mais aussi de colère contre son impuissance.

Ridicule.

Il était ridicule : il avait fait face à Naiteack avec tellement d’assurance… Il y croyait tellement… Comment pouvait-il se laisser maltraiter ainsi par des êtres qui ne devaient même pas être doués de conscience ?

Et Djé !

La colère l’enflamma : son pote avait besoin de lui.
Il murmura, ses mâchoires tétanisées :

- Foutez-moi la paix !

Il sentit son chakra déferler en lui, il sentit les verrous condamnés par la douleur sauter, il serra les poings, prêt à faire exploser son pouvoir, prêt à les réduire en bouillie, prêt à les éclater, tous.
Il essaya de se mettre sur le dos tout en malaxant son énergie pour animer l’air environnant : il pourrait en détruire deux ou trois d’un coup avec le Razengan, il allait pousser la technique à son paroxysme et se débarrasser de ces monstres.

Une larme de sueur, contrastant avec le froid glacial dans lequel ils étaient plongés, coula le long de sa joue ; dans le même temps, il sentit la présence d’une langue glacée, sèche et râpeuse dans son cou, puis c’est un petit mordillement sur son lobe d’oreille qui lui rappela qu’avant tout, il était horrifié et sur le point de servir de nourriture à une bande de thanatophages refroidis.

Une terreur glaciale coula en lui et il se mit à sangloter en silence alors qu’il sentait sa concentration disparaître. Il était incapable de recourir à ses pouvoirs dans de telles conditions, il n’en avait ni la force, ni les moyens.
Son flux psychique se tarit, les verrous reprirent leur place, il ne percevait plus cette puissance folle en lui : il ne sauverait personne aujourd’hui.

***

L’extrémité du pied de la table décrivit un arc de cercle et vint briser la pommette de la dernière goule qui se tenait debout sur le préau ; sa tête tourna, suivit de son corps, et la créature fit deux pas en arrière, tentant de retrouver son équilibre en émettant des sons secs de douleur, les mains portées à son front. Luk profita de son étourdissement pour lui assener un coup vertical de toutes ses forces, enfonçant l’os frontal et touchant irrémédiablement le cerveau de la créature, qui s’effondra en gémissant.

Touché irrémédiablement ?

Vu la force que le jeune homme mettait dans ses coups, il aurait été impossible de se relever après avoir été frappé ainsi. Et pourtant, les mains de la chose allongée à même le sol, quasiment nue, dégageant une odeur de putréfaction infecte, se crispèrent en silence, comme si elles cherchaient à saisir l’air.

Luk regarda les autres corps, un par un, faisant l’inventaire des blessures qu’il leur avait infligé. Multiples fractures du crâne et de différents membres, yeux pochés et nez brisés. Et pourtant, tous tremblaient, tous étaient « vivants », animés.
Et le jeune homme pensait savoir faire la différence entre des tremblements purement nerveux, comme cette cuisse de grenouille morte qu’ils faisaient bouger en classe de troisième en lui posant des électrodes, et ces tremblements : les morts-vivants se relèveraient tant que leurs corps bougeraient ainsi, c’était une certitude, il y avait trop d’énergie dans ces spasmes pour que ce soit juste un synonyme de décès.
D’ailleurs, l’un des deux hommes presque normaux avait posé un genou à terre, et se tenait là, appuyé sur un bras, secouant la tête en grognant, reprenant ses simples esprits.
Et ce simple geste, s’appuyer sur sa main, aurait dû lui procurer une douleur insoutenable, et pour cause, il venait de subir une technique que Cédric leur avait enseignée quelques jours plus tôt, technique qu’il avait appelé kansetsu waza ou plus simplement :

- « Clef articulaire en hyper extension, type épaule-coude ».

Cédric leur avait précisé qu’avec une clef comme celle-ci, les dommages allaient de l’entorse à la fracture en passant par la luxation, et que dans un combat de rue, il fallait faire attention au placement des mains, pour que la prise soit efficace, et bien garder à l’esprit qu’en conditions réelles, la douleur ponctuelle de l’adversaire ne suffisait pas : on devait le neutraliser, par tout les moyens.
Pour son opposant, qui semblait increvable, il devait l’admettre, il avait donc choisit la kansetsu waza, en hyper extension. Il pouvait à présent voir son humérus scintiller dans la nuit, là où il avait cassé, et le sang qui s’échappait de cette splendide fracture ouverte qui avait, par chance pour le pauvre monsieur, évité l’artère brachiale.

Mais si son os se trouvait en dehors de son bras, comment pouvait-il s’appuyer dessus pour se relever ? D’ailleurs, son membre faisait une marche d’escalier dans la lumière pâle du réverbère, les muscles étaient tous tordus, la peau était plissée.

Luk soupira :

- Erk ! Ca me donne envie de gerber… Avec cette odeur en plus… Et puis c’est comme de frapper une éponge mouillée : ça fait Spleutch mais c’est tout…

Il se sentit las. Il commençait à s’affaiblir et la vision de son arme de fortune, toute tachée de sang, abimée, craquelée, perdant des échardes plus ou moins grosses à chaque nouveau coup, l’inquiéta : à ce rythme, il ne lui resterait qu’un cure-dent dans la main lorsqu’il tomberait de fatigue et que ces cinq créatures fonceraient sur lui, dents en avant, toutes griffes sorties.
Combien de temps avant qu’ils ne le mettent en pièce dans cette fraiche, mais belle, nuit d’hiver ?

Et puis on peut dire qu’il y en a six, mon petit, Mademoiselle Moukère Nécrosée va finir par se relever aussi.

Il valait mieux se retirer maintenant, essayer de retrouver ses amis et faire face ensemble à cette horde de démons.
Tout seul, il n’avait aucune chance de s’en sortir.

***

- Votre voyage va se terminer plus vite que prévu si tu ne fais pas un effort. Ouvre les yeux Jérémie.

Le jeune homme obéit. La voix, il la connaissait, il était temps de régler ce problème.
Ses paupières se soulevèrent et ses yeux s’acclimatèrent immédiatement à son nouvel environnement. Ce qu’il voyait, couché sur le sol, était gris et noir ; des galets, aussi gros que des sous-tasses, à l’infini, des milliers, formant un tapis régulier, comme du carrelage. Toujours immobile, il regarda à gauche, vers le ciel : la lumière était jaune orangée, comme filtrée. En regardant un peu mieux, il vit que le ciel était occulté par une brume noire, épaisse, lisse et figée, ce qui donnait ces conditions particulières d’éclairement.

La voix, encore :

- Lève-toi.

Non, il n’en était pas capable. Le vieil homme lui avait infligé beaucoup de dommages ; il sentait sa mâchoire engourdie, son abdomen douloureux, son sang formant un hématome à l’intérieur de sa cage thoracique. Il ne pouvait pas bouger de sa position fœtale.

- Ton corps a mal, mais ici tu n’as pas d’enveloppe charnelle… Tu l’as déjà oublié ?

Djé murmura la fin de la phrase en même temps que l’homme qui lui parlait :

- L’essence de ma conscience…

Il referma les yeux, intégrant ce fait : il était toujours à Albiez, et l’homme au tablier venait de le foutre en l’air, mais il était également ici, en lui. Il commanda à ses muscles de réagir, il fallait se lever.
Ses paupières se soulevèrent à nouveau ; à quelques mètres de lui, assis sur les galets, se tenait Alain White, le visage fermé, habillé comme le jour de son décès.

- Est-ce que je suis mort ?

L’homme rit :

- Non, pas encore, mais ça ne devrait tarder.

4 réponses
  1. MacIndian
    30 mai, 2008 | 10:38 | #1
    MacIndian

    Courrage… Plus que quelques heures à attendre avant le nouveau chapitre.
    Je sens que ca va prendre ma soirée ca

    Sinon, c’est rassurant de savoir que la fin est en tête. Je connait beaucoup de récit laissés à l’ambandon car les auteurs n’arrivent pas a trouver de suite.
    Mais par contre …. Le fait que tu parle de fin m’attriste.
    Que va t’il se passer une fois le roman terminé ? ! Peut pas nous laisser comme ca sans lecture ! il faut un
    “Monster Inc II : Le retour de White”
    (a moins que son retour soit déja prévu dans la premiere saison ^^ … J’ai adoré le combat avec white )

    Au passage, chère narrateur … Il faudrait que tu écrive un billet te présentant …

  2. Sevy ( binome de macindian)
    29 mai, 2008 | 20:51 | #2
    Sevy ( binome de macindian)

    Salut tout le monde!! Je vois qu’on parle de moi!! lol

    Effectivement, j’ai pour habitude de lire le nouveau chapitre le lundi matin ( comme ça je reprend la semaine en douceur), mais malheureusement, je n’ai pas encore pu lire le chapitre 7, car j’ai changé d’ordi, et mon maitre de stage voit tout ce que je fais depuis son bureau…domage…mais bon, je le lirai ce WE! pas d’inquiétude!!

    Bon sinon, je tien à féliciter l’auteur pour ce roman que j’adore
    ( moi qui aime pas lire…j’attends de pouvoir lire les prochains chapitre avec impatience!!)

    MacIndian, jte renvoi tn coucou!! merci pr le pti mot!!

    @ bientot tout le monde!

  3. 26 mai, 2008 | 17:33 | #3
    monsterinc

    Elle a bien raison de gratter, elle est en stage, j’en ai au boulot qui font comme elle, mais mieux payé, et plus de deux heures ;)

    Est-ce que “Monster Inc.” pourrait tenir le passage de l’écrit à l’écran?! Rho je sais pas, mais si un réalisateur est intéréssé pour une quadrilogie, pas de soucis pour moi, qu’il me contact! Moi je pensais plutôt à un manga (d’ailleurs si il y a parmi vous des dessinateurs inspirés, qu’ils se fassent connaître, ne serait-ce que pour des illustrations) mais il faut déjà achever la version “classique”.

    Ce qui me fait penser à quelque chose; je voulais vous rassurer sur un point: l’histoire est déjà terminée (dans mes papiers, quelque part :) ), ce que vous lisez est inédit, je l’écrit au fur et à mesure mais la trame existe déjà. Ce qui veut dire que vous connaitrez la fin, je ne vais pas vous sortir un “je viens de me rendre compte que je n’arriverai pas à terminer l’histoire, je vous plante”… Voili-voilou.

    Je m’y remets, sinon y aura pas de chapitre vendredi ;)

    Merci de me lire, bonjour à ta binôme !

  4. MacIndian
    26 mai, 2008 | 8:24 | #4
    MacIndian

    Et zut ! Je vais devoir attendre une semaine pour connaitre le dénouement de ce combat, et cette nuit.

    Je me posais la question vendredi quand je lisais ce chapitre si il pouvais tenir dans un film sur la longueur du récit.
    car bon t’en est a un bonne centaine de pages pour quelques jours dans le récit.

    Au passage, p’tit coucou à ma binôme !!!
    (Qui lis tous les lundi matin, pendant son stage, le nouveau chapitre. Et en profiter pour gratter 2 heures de boulo ;-)



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